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Remise à machines et voitures de Sainte-Catherine aujourd'hui brasserie Philomenn (Tréguier)

Dossier IA22133185 réalisé en 2017

Nous trouvons sur la rive gauche du Jaudy, à Sainte-Catherine (à la limite de Tréguier), un bâtiment industriel magnifiquement rénové par Bertrand Salomon et son équipe pour y produire notamment autres la bière Philomenn. Installée dans un bâtiment patrimonial et un site exceptionnel qui n'a rien à envier aux distilleries de whisky écossaises, la brasserie a de plus ouvert ses lieux à un plus large public en intégrant à l'espace de vente un espace d'exposition largement ouvert sur la rivière.

Ce lieu est le dernier témoin du passé ferroviaire de Tréguier. Après l’arrivée du train en 1905, la gare est devenue un nœud très important de trois lignes des chemins de fer des Côtes du Nord : Plouec - Guingamp (1905), Perro -Guirec - Lannion (1906) et Paimpol - Saint-Brieuc (1924). Ce centre ferroviaire où travaillent une centaine d'employés nécessite les locaux adaptés à l’entretien du matériel. Un premier hangar avec plaque tournante est construit sur le terre plein en aval du pont Canada, puis vers 1920 cet atelier est déplacé à Sainte Catherine. Revenons sur ce bâtiment rescapé d'une époque, qui a failli disparaître il y a peu.

Descriptif

Bâtiment construit dans les années 1920, il a une emprise de 25 mètres par 21,50 mètres sur 7,40 mètres de haut. Les murs charpentés en structure béton armé, remplis de briques de terre cuite rouge supportent une nef voûtée principale de 10 mètres de large, adossée de deux appentis de 5,50 mètres pareillement voûtés. Ces toitures, en arc de cercle de béton armé, sont soutenues par entraits et poinçons, également en béton. L’ensemble de la structure a été coffré sur place. Les briques ont deux origines: briqueterie de Landerneau et de Saint Ilan (Langueux). Cet ouvrage est souvent attribué à Louis Harel de la Noé, ingénieur des Ponts et Chaussées, directeur départemental des Côtes du Nord de 1901 à sa retraite en 1918, et à ce titre principal artisan du développement du réseau ferroviaire dans ce département. S'il est certain qu’il n’a pas suivi les travaux de construction, il est possible qu'il en ait fait les plans, tant ce bâtiment respecte les techniques mise en exergue par Harel : béton armé et brique rouge, utilisés dans la quasi-totalité de ses ouvrages.

Remise à machines et à voitures, le bâtiment reçoit dans la nef principale, sur rails, les locomotives. Pour permettre l’évacuation des fumées, a été édifié au centre de la voûte un chapeau surélevé de 4,60 mètres de large sur 15 mètres de longueur, ouvert sur les côtés. Deux fosses de visite bétonnées, creusées sous les rails, permettent la visite des mécanismes roulants. La nef côté terre héberge les voitures et wagons et un atelier de menuiserie. Dans la nef côté rivière nous trouvons, dans l’ordre : atelier, magasin, lampisterie et réfectoire, éclairés par de grandes baies vitrées.

Cette remise permet l’entretien du matériel roulant, effectué par une douzaine de mécaniciens, charrons et menuisiers. Les photos de l’époque montrent bien la fierté de ces corporations chargés de l'entretien des locomotives. Au début de l’exploitation en 1905, à l’ouverture de la ligne Plouëc-Tréguier, quatre locomotives Blanc-Misseron de 13 tonnes, deux voitures mixtes avec fourgon et six voitures sans fourgon sont en service. En 1907, sur le groupe de Tréguier, deux locomotives Blanc-Misserron de 15,50 t calées à 940 mm et quatre locomotives de 13 tonnes dont une calée à 930 mm, plus onze voitures dont trois calées à 930 mm. Le "calage" des roues, c'est-à-dire la largeur susceptible de se placer entre les rails, est à signaler : en effet, les voies métriques du Réseau Breton Guingamp - Paimpol auquel se raccorde la ligne de Plouëc utilisent des rails plus lourds et plus larges, et la largeur disponible entre rails est moindre que le réseau des Côtes du Nord. Ainsi une locomotive calée à 930 mm peut emprunter le réseau Breton, mais non celle à 940 mm !

Si en temps de paix, les métiers des chemins de fer sont gratifiants mais calmes, il en va tout autrement en temps de guerre : durant les quatre années de l’Occupation, la gare de Tréguier sera la cible privilégiée des mitraillages et bombardements alliés, et en particulier ce dépôt très visible et éloigné des habitations. Le 13 août 1944, Louis Le Guillou, forgeron, reçoit trois éclats au bras gauche, un à l'épaule droite et un sous l’œil droit (38 jours d'incapacité). Malgré ses blessures, il porte secours à une fillette de Trédarzec gravement blessée, fesse arrachée par balles, et qui décédera deux ans plus tard. En ces temps difficiles, les enfants venaient sur le site glaner les morceaux de charbon qui tombaient des locomotives. Pourtant, au premier passage des avions, qui préviennent par un battement d’aile, un ouvrier leur avait demandé de s'abriter dans le bâtiment. Un second bombardement le 14 octobre 1942 provoque d'importants dégâts aux bâtiments et au matériel. Une centaine d'impacts sont relevés sur les murs et toitures, une automotrice et sa voiture sont criblées d'impacts, le dôme à vapeur de la Corpet-Louvet n° 28 est traversé par un obus, deux caisses à eau et le réservoir auxiliaire de la n° 27 sont perforés, une caisse à eau et la porte de la boîte à fumée de la Blanc-Misseron n° 16 sont également traversées par des obus.

Son devenir

Construit à l'époque par le Conseil Général, qui en est resté toujours propriétaire, le bâtiment a été réutilisé à la fermeture des lignes par les Ponts et Chaussées devenus Direction départementale de l'Équipement (DDE), puis après le transfert des compétences en 2007 à nouveau par le Conseil Général. Devenu atelier, servant même au stockage de sel pour la viabilité hivernale, il s'est lentement dégradé au point que son devenir semblait compromis.

Pourtant en 2005, dans un esprit de conservation du patrimoine, la municipalité de Tréguier a fait une demande de protection juridique (inscription) auprès de la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Cette demande sera rejetée pour deux motifs :

1. Le bâtiment ne figure pas dans le recensement de 1990, établi par la Commission Régionale des Monuments Historiques et le Conseil Général, des ouvrages Harel susceptibles d'être protégés (tel, par exemple, le viaduc de Souzain à Saint-Brieuc, classé en 1993... et démoli deux ans plus tard ! ) ;

2. La commission réunie juge que "ce vestige n'est pas emblématique de la production d'Harel qui a signé des réalisations beaucoup plus intéressantes". Elle souligne néanmoins qu'il appartient à un corpus spécifique de constructions industrielles en béton armé et souhaite l'avis d'un spécialiste, etc. Une manière inélégante de fêter le centenaire de l'arrivée du train à Tréguier !

Plus tard en 2008, les collectivités locales expriment leur intérêt pour le site, avançant un projet de salle festive intercommunale. En réponse au président du Syndicat porteur de cette idée, le Président du Conseil Général écrit le 10 novembre 2009 "qu’en premier lieu la démolition du hangar Harel de La Noé […] est un préambule à la réalisation de nos projets...". Il formule une demande le permis de démolir et, en suivant l’avis de l’architecte des Bâtiments de France, la ville de Tréguier accorde ce permis le 21 décembre 2009. Heureusement, les choses ne se précipitent pas, la salle festive tombe dans l'oubli et, en avril 2011, Bertrand Salomon (créateur de la brasserie Philomenn) propose d’acquérir ce bâtiment, proposition qui voit son aboutissement en 2013.

État des lieux en 2011

Le bâtiment est dégradé. L'ossature en béton laisse apparaître de graves désordres (fers oxydés, bétons éclatés). La toiture est aussi très corrodée. Les huisseries sont détériorées, parfois remplacées par des translucides ondulés. Les portails en bois pourtant de bonne facture sont ruinés et inopérants. Bref un bâtiment en piteux état, corrodé par les dépôts de sel de voirie, resté sans véritable entretien depuis sa construction il y a près de cent ans.

La tâche à laquelle s’attaque Bertrand Salomon est énorme : l’entreprise purge les bétons corrodés, passive les fers et refait le béton. Des ouvertures sont faites, d’autres bouchées en brique rouge et les huisseries et portails changés. Nous pouvons le remercier pour cette sauvegarde.

Destinations brasserie
Dénominations remise ferroviaire
Aire d'étude et canton Schéma de cohérence territoriale du Trégor - Tréguier
Adresse Commune : Tréguier
Adresse : Parc Sainte-Catherine
Période(s) Principale : 2e quart 20e siècle
Statut de la propriété propriété privée
Intérêt de l'œuvre à signaler
Éléments remarquables remise ferroviaire

Références documentaires

Bibliographie
  • GOULHEN, Laurent. Petits Trains du Trégor. Editions Skol Vreizh, Morlaix, 2008.

Documents audio
  • Témoignages recueillis par Michel Le Hénaff.

Multimedia
  • "Le petit train dans la tourmente 1939-1945" d'après Alain Lozac’h, extrait de wiki-armor.

Liens web

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