Logo =Inventaire Général du Patrimoine Culturel - Retour à l'accueil

Négociants en vin et cidreries à Tréguier

Dossier IA22133426 réalisé en 2018

Le goût immodéré des Celtes pour le vin et autres breuvages a toujours étonné les auteurs grecs et latins. A la cour des seigneurs le vin importé coulait à flot tant en Gaule qu'en Irlande ou au Pays de Galles. Les fouilles archéologiques de sites gaulois ou gallo-romains révèlent la présence de nombreuses amphores vinaires. À Paule sur le site de Saint Symphorien, ferme-forteresse dont l’histoire commence 600 ans avant J.-C., il a été trouvé cinq mille tessons, soit trois cent cinquante amphores... Si l’invention du tonneau par les Gaulois a amélioré le transport des breuvages, il faudra attendre le 19e siècle pour améliorer la vinification et la qualité de conservation de ces vins.

La consommation locale de vin est intimement liée à son importation par voie de mer. Au procès de canonisation de Saint Yves, parmi les témoins entendus à Tréguier en 1330, nombreux sont ceux qui se présentent comme des marins de profession ou qui rapportent avoir vu des marins étrangers affluer à Tréguier comme à Kermartin. Avec eux, la cité épiscopale de saint Tugdual se hisse sans conteste au rang de port de mer actif, et ses hommes se dévoilent comme fréquentant de façon usuelle des havres aussi distants que Rouen, La Rochelle ou Bordeaux, en y transportant ou en important des blés, des vins et du sel.

Ainsi l’enquête du 27 juillet 1507 sur les droits d’entrées et sorties du port de Tréguier témoigne d'un procès opposant l’évêque et son chapitre d'une part, les bourgeois, marchands et habitants de la ville de Tréguier d'autre part sur l’exemption des droits de charger et décharger "blez, vins, acier, plomb et aultres". Il est dit que "Henry Provost estoit maistre de barque, porta tant d’Espaigne, Biscaye que la Rochelle sans que jamais il ne paya".

De même, les comptes de la Confrérie de Notre-Dame de Coatcolvézou en 1539 rendent compte de l’activité du port de du commerce à Tréguier. Les maîtres de navires, membres de la Confrérie devaient lui payer 6 deniers par tonneau de vin ou fer. Ainsi pour "Jehan Nicholas, maistre après Dieu de la barque la Katherine pour neuf tonneaux de vin" ou "Marc le Goareguer, pour douze tonneaux de vin de sa pinasse."

S’il n’est pas évident de trouver des amphores romaines dans le Trégor, ces témoignages montrent la pérennité du trafic des vins au port de Tréguier. D’autres documents analogues relèvent la même activité à La Roche Derrien, à Pouldouran et dans les divers havres de la rivière.

Dès la fin du 19e siècle, une part de l’activité du bornage déchargeant à Tréguier est consacrée au commerce des pommes à cidre qui arrivent du pays de Dinan, Saint-Cast le Guildo, Pleurtuit et du Finistère. Les navires sont rapidement concurrencés par le train dès l’ouverture de la ligne Plouëc - Tréguier en 1905. Dans les années 1950 les camions prennent la relève et alimentent les nombreuses cidreries de la ville, qui font bien entendu aussi commerce du vin.

Chacun a son pressoir et aussi son alambic et chacun donne un nom imagé à sa production : pour exemple chez Stanislas Nicol, rue Renan, le cidre se nomme Gwad Avalou (Sang de la Pomme) et le lambig Kazadenn Tad Koz (Cuvée du Grand Père). Les pressoirs, au départ mécaniques, se transforment en hydraulique à haut débit, avec toile de jute pour maintenir le pressat. Les habitudes changent et le cidre se fait rapidement concurrencer par le vin et plus tard la bière.

L’épopée du vin à Tréguier culminera avec l’accostage régulier du Sloughi, pinardier dans les années 1950. Ce bateau-citerne a remplacé le quatre-mâts Capitaine Guyomard, qui approvisionnait en vin la Bretagne, mais qui à notre connaissance n’est pas venu à Tréguier. Dernier quatre-mâts en activité, commandé par le Capitaine de Kergariou (de Plestin-les-Grèves), il a coulé sur les côtes d’Espagne le 30 décembre 1947.

Résumons l'histoire du Sloughi. À la Libération en 1944, le chantier naval de Blainville près de Caen a en construction une série de dix navires-cternes commandés par la Marine allemande, prévus à l'origine pour assurer le ravitaillement des troupes de l'Afrikakorps. Comme dans tous les chantiers français sous l'occupation, les travaux ont traîné, et quoique la construction de certains soit bien avancée, aucun n'est encore terminé. Il est décidé d'en achever huit, dont six sont attribués à la Marine marchande et deux à la Marine Nationale.

Ces navires-citernes sont pratiquement identiques : de longueur 59,6 m, largeur 9,45 m et creux 4,3 m, ils présentent une jauge brute de 621 tonneaux et un port en lourd de 832 tonnes. À cette charge, leur tirant d'eau s'établit à 3,96 m. Propulsés par deux moteurs diesel Sulzer de 700 CV chacun, ils atteignent 12,4 nœuds aux essais pour une vitesse de 11,5 nœuds en service normal.

Le cinquième de la série, baptisé Sloughi, est directement incorporé à la Société Navale Chérifienne au Maroc. Il ne fut mis en service qu'en 1948. Après avoir transporté pendant dix ans du vin sous pavillon français, il devint la propriété d'une société marocaine au moment de l'indépendance du Maroc en 1958. Il ne stoppera pas pour autant les livraisons en Bretagne, tant à Saint-Brieuc qu’à Tréguier. Il terminera sous les chalumeaux à Briton Ferry, au sud-ouest de l’Angleterre en 1978.

Ses différentes mésaventures sont toujours gravées dans la mémoire des Trégorrois et les légendes égayent nos veillées : des tonneaux du précieux liquide tombent en un endroit précis de la rivière où ils sont attendus, les tuyaux de dépotage sont percés et chacun peut récupérer ; ou encore : le navire est échoué coque percée, et on devine la suite...

L’échouage est réel le 1er mars 1965. Ce jour, le bateau-citerne en provenance d’Algérie dérape au mouillage de son ancre dans le port de Tréguier et part s’échouer sur les rochers de Kérantrez, côté Trédarzec. Les sabliers Fleur du Trégor (armateur Le Jolu) et Birvideaux (armateur Perrot) tentent en vain de le déséchouer. Il est planté sur la roche, et il faudra le décharger partiellement dans les Chaix du Trégor puis attendre la marée propice. Cette affaire ne plaît guère aux agents des Contributions Indirectes qui, lors des transbordements, n'y retrouvent pas leur compte du nombre d’hectolitres... Un procès suivra jusqu’à la cour de Cassation !

L’un des destinataires de la cargaison est Jean Cornic, négociant à La Roche-Derrien, ville où sont aussi établis d’autres marchands de vins et cidres, Abraham et Savidan (Les entreprises sur la commune de La Roche-Derrien, chapitre, Les "fabricants" de cidre et négociants en vin et spiritueux)

Le vin importé du Maroc et d’Algérie est fortement alcoolisé, jusqu’à 14o pour le Mascara. Les négociants le coupent avec des petits vins du Languedoc acides et peu alcoolisés. À Tréguier il est stocké dans une cuverie installé en bas de la rue Lamennais sur le port, bâtiment actuel du manutentionnaire.

A Tréguier, sont établis dans les mêmes activités : Stanis Nicol, 36 rue Renan, Jean Augès, 25 rue Saint André, Joseph Bézard, 10 rue Lamennais, Émile Ollivier, 9 rue des Perderies, Joseph Ansquer, 6 rue des Perderies, Louis le Roux, 5 avenue des États de Bretagne. Ces établissements ont tous disparu dans les années 1970 et il en est de même petit à petit des vestiges de leurs installations. Seules subsistent encore les cuves des entrepôts Bézard, qui ont une histoire spécifique : ce lieu n'a pas été utilisé depuis soixante-dix ans, probablement en mémoire des époux Bézard, tués le 6 août 1944 sous les bombes d’avions anglais qui visaient le manoir du Gollot à proximité, où était hébergée la Gast (douane allemande).

Aires d'études Bretagne

Références documentaires

Bibliographie
  • LA BORDERIE (de), Arthur. Monuments originaux de la vie de Saint Yves. Éditeur Prudhomme Saint Brieuc…. 1887, op. cit., témoin XII, p. 42,

  • LA BORDERIE (de), Arthur. Histoire municipale de la ville de Tréguier, documents inédits... Plihon et Hervé Editeurs à Rennes. 1894.

  • ALE, Gérard. POULIQUEN, Gilles. Le vin des Bretons. Éditions Le Télégramme, Morlaix, 2004.

  • GROSS, Robert. La flotte marchande française de 1947 à 1961.

  • LACROIX, Louis. Les derniers voiliers morutiers terre-neuvas islandais groenlandais. Éditions maritimes et d'outre-mer, 1970 (première édition en 1949).

Périodiques
  • Annuaires de la Marine marchande de 1947 à 1976.

Liens web

(c) Région Bretagne (c) Région Bretagne ; (c) Association Océanide - Le Hénaff Michel