Logo ={0} - Retour à l'accueil

Les anciennes carrières artisanales de Tu-es-Roc (Erquy)

Dossier IA22004208 inclus dans Ancien écart de Tu-es-Roc (Erquy) réalisé en 2005

Fiche

Œuvres contenues

Précision dénominationcarrières de grès rose
Dénominationscarrière
Aire d'étude et cantonCommunes littorales des Côtes-d'Armor - Pléneuf-Val-André
AdresseCommune : Erquy
Lieu-dit : Tu-es-Roc
Cadastre : 1848 AD ; 1987 AE ; A4

L'exploitation artisanale des carrières de la garenne d'Erquy commence à la fin du 18ème siècle avec la famille Le Doledec, qui tiraient avec difficulté une pierre de grain fin, se prêtant à la taille, et qu'ils appelaient "granit". Sous le règne de Louis Philippe, la population locale va "cornir", prélever en surface la pierre "de renard" ou poudingue dans la garenne, déjà utilisée au Moyen Age pour la construction des églises (Erquy, Pléboule, Pléneuf). Les premières carrières furent ouvertes vers la fin du 1er Empire, alors que la Garenne appartenait à l'Etat français. C'étaient des carrières familiales, exploitées par des maçons, dont plusieurs habitaient Carroual. En plus des Doledec au Petit Port, les Cholet exploitaient la dangereuse carrière du Pendu contre le Noirmont ; Pierre Dayot autour du rocher du Sémaphore, Jean Rault, la carrière le Gentil. En 1848, un entrepreneur de Saint Servan, Claude Jouanne obtint du préfet, l'autorisation d'ouvrir la carrière du Maupas (aujourd'hui Lac bleu) pour en tirer les matériaux nécessaires à l'exécution de la route nationale n° 137. C'est à cette époque que le schiste de Saint-Cast (le platin) commence à être remplacé par le grès dans les constructions rurales. L'urbanisation du hameau ouvrier, marin et agricole de Tu Es Roc, grâce à l'exploitation domestique des carrières proches (la rue du nord des carrières), allait apporter une certaine homogénéité architecturale à ce quartier populaire, encore appréciable aujourd'hui. Trois principales exploitations artisanales et familiales de grès d'Erquy fonctionnaient au début du 20ème siècle dans le quartier de Tu Es Roc : - la carrière de Edouard, François et Henri Gour (rue du Four à boulets) - la carrière de Augustin et Joseph Rault (sous le sémaphore) - la carrière des frères Lefebvre (rue de la pierre levée) Ainsi que la carrière de l'entreprise de bâtiment Bourdon, exploitée en 1951. Ces carrières artisanales fournissaient des pavés pour la Société des Carrières de l'Ouest et alimentaient en pierre de taille le marché local de la construction et de l'art funéraire, jusqu'aux années 1970. En 1974, fermait la dernière exploitation familiale Lefebvre de Tu Es Roc. C'est certainement grâce à cet artisanat local que le paysage architectural d'Erquy a su offrir un bâti de caractère aussi homogène, que l'on retrouve autant dans la construction balnéaire que dans un habitat plus modeste. L'exploitation du grès dans la Garenne aura participé de la sauvegarde de ces espaces naturels face au risque d'une urbanisation intensive du trait de côte. La dernière carrière artisanale (derrière le sémaphore) en fonctionnement aujourd'hui est celle de Gilles Bovyn "Grès roses d'Erquy", reprise par sa fille (La Couture, départementale 34). Sur le cadastre de 1846, plusieurs carrières sont signalées : - les carrières du sémaphore en section A XI 15 bis - les carrières des côtières devant la rade ou carrière du petit port en A VI - les carrières de Tu Es Roc en XIII (chemin des carrières) On peut encore voir au niveau des affleurements de grès, la succession des strates brèches (site d'extraction par creusement, appelé front de taille en bord de mer au 15ème siècle et en surplomb (exploitation en gradins, escaliers) aux 19ème et 20ème siècles), les traces de forage, les éclats de taille, les déchets rejetés, vestiges des anciennes carrières privées, artisanales, et des différents postes de taille de la pierre (qui rappellent les process de traitement du grès). Les outils des carriers et des forgerons sont conservés dans les familles (Rault, Bertoni, Tassel). Ils peuvent encore aujourd'hui servir à des démonstrations pédagogiques. A remarquer que les tailleurs de pierre étaient autrefois appelés : "effileurs de grès" et que de nombreux Terre-neuvas allaient travailler dans les carrières entre deux campagnes. La carrière a été exploitée par Julien Lefebvre jusqu'à son décès en 1960 puis par Elise Lefebvre avec comme ouvrier Roger Hallouet.

Période(s)Principale : 19e siècle
Principale : 1ère moitié 20e siècle

Les carrières étaient exploitées sur les substrats gréseux quartzite des fronts de taille avec des gradins peu inclinés et de faible hauteur. La dernière entreprise de grès de la commune se situe à la Couture sur la départementale 34.

États conservationsdésaffecté

Les anciennes carrières artisanales témoignent du savoir-faire des carriers et de l'utilisation des ressources locales. Un plan d'interprétation du grès pourrait être envisagé pour présenter ce patrimoine industriel et artisanal.

Statut de la propriétépropriété privée
Intérêt de l'œuvreà signaler

Annexes

  • Des Garennes aux carrières (Guy Prigent)

    A la veille de la Révolution, la Garenne était propriété de la seigneurie de Lamballe. Puis en 1789, une partie des communs seigneuriaux devint le bien public de la commune. A cette époque le site n´est occupé que par des landes et des rochers ("les Landes de la Garenne", selon le cadastre du Penthièvre), qui deviendront en 1838 totale propriété de la commune d'Erquy. L'étude n'a pas permis de connaître l'existence de droits de pacage antérieur à la Révolution ou d'autres usages de la lande.

    En 1848, un entrepreneur, Claude Jouanne obtint l´autorisation d´ouvrir une carrière voisine (carrière de Maupas) pour en tirer les matériaux nécessaires à la réalisation de la route nationale n° 137.

    Jusqu´en 1850, l´extraction s´organisa autour des carrières familiales. Au départ, la commune accepta cette activité, à la seule condition de respecter les délimitations naturelles. La Garenne fut restituée au domaine de l´Etat en 1852 (bien du domaine privé de Louis-Philippe abdiquant), qui la rétrocéda à la commune d´Erquy qui mit en vente ces terrains pour construire la nouvelle mairie.

    En 1847, les communes avaient déjà mis en vente ses communaux : les pâtures des costières de Lanruen autour du corps de garde, les grandes landes d'abas de l'Hôpital, du fort de la Bouche à la vallée Denis (50 ha). C'est peut-être à cette époque que commence le bocage et l'apparition de talus qui délimitent la propriété privée de la Garenne, que l'on retrouve dans le parcellaire actuel. La conduite de troupeaux sur la Garenne (ferme du Portuais) et la coupe de la Molinie ou guinche pour le fourrage.

    Cependant, les héritiers des 25 familles d´Erquy qui avaient reçu en 1714 les droits de concession sur la Garenne afféagée, s´opposèrent aux ventes, et obtinrent en 1856, à leur profit une portion des landes de la Garenne, soit 1/2 ha de terre par tête de bétail. Un expert géomètre dû se rendre sur les lieux pour procéder au partage des terrains en sections. Il s´ensuivit un découpage rectiligne, perceptible encore aujourd´hui (tracés des chemins et une grande voie : le chemin de Pleine Garenne, d'ouest en est). Une partie de la garenne des Landes et des Hôpitaux fut acquise par Hyppolite Bouttier du bourg. Certaines sections déjà exploitées et des nouvelles, situées au sud du cap et son prolongement vers l´est (les Landes et les costières de Lanruen) furent soumissionnées par des familles de carriers (Dobet, Brouard, Dagorne). La section des carrières du petit port, du Lantier, de Maupas, de Gentil, du Pendu fut soumissionnée par d'autres carriers, mais le châtelain de Noirmont Le Mordan de Langourian) obtint tout en bloc. Une surface de 30 ha fut accordée en bordure de la garenne, au-dessus de Tu Es Roc et entre Lanruen et le vallon de Liordé. La rue de Tu Es Roc fut ouverte à cette occasion. Puis en 1857, la commune mettait de nouveau en vente 240 ha. La section du Portuais (35 ha) fut acquise par un cultivateur de Pléboulle et les petites Côtières par d'autres petits cultivateurs. En mai 1857, la commune ne possédait plus que quelques délaissés du rivage pour entreposer les dépôts de marne, au port de la Noë, le long de la grève de Saint-Michel et de la côte rocheuse entre le petit port et Crève-Coeur.

    Les 2/3 de la Garenne avaient été soumissionnés par les notables et le tiers restant par les carriers de Tu Es Roc. Cependant, la commune d'Erquy conservait une autre source de revenus : le droit d'exploitation des carrières depuis 1868.

    Vers 1868, espérant quelques bénéfices, la commune mit en adjudication au plus offrant, le droit d´exploiter les têtes de roche de la côte nord-est du territoire (entre le petit port et le pointe de Crève-Coeur). Le préposé fut Barrier, entrepreneur au Mans et exploitant de la fosse voisine, la Fosse-Eyrand. Cependant, il n'exploita pas cette partie de la Garenne. En 1894, le nouvelle société des Carrières de l'ouest renouvelait son bail pour les carrières du pendu, de Port Blanc, où elle construisit des habitations pour les ouvriers et une jetée en maçonnerie autour du rocher Follet. Vers 1850, la renommée du grès d´Erquy se propagea et cette carrière industrielle employa jusqu´à 300 ouvriers pour fabriquer essentiellement des pavés à l´exportation ; alors que les carrières artisanales alimentaient le marché local de la construction, avec le début de l´architecture balnéaire vers 1880.

    Alors qu´en 1910, la production des pavés atteignit 850 000 tonnes avec une main d´oeuvre réginéenne mais aussi de Bretagne intérieure, de l´Italie, de l´Espagne et du Portugal, le déclin des carrières industrielles intervint entre 1930 (cap d´Erquy) et 1950 (La Fosse-Eyrand). Les difficultés provenaient de l´épuisement des sites accessibles, du non-renouvellement des autorisations communales (le développement du tourisme sur un site industriel) et de la modification de la demande quand le goudron remplaça les pavés, enfin la seconde guerre mondiale se conjugua à ces problèmes.

    A l´inverse, les entreprises artisanales persistaient sur la crête du village de Tu-Es-Roc et la descente de Noirmont. Elle se consacraient à la production de moellons et de pierres de taille. En 1903, on recensait 50 ouvriers au sein de la plus importante carrière qui produisait également des pavés. La conjoncture économique entraîna leur fermeture successive au cours des années 1970 avec la modification de la demande et la modernisation trop coûteuse.

  • Les carrières artisanales : témoignages : (Guy Prigent)

    Une succession de carrières artisanales fonctionnait depuis le début du 20ème siècle au-dessus du hameau de Tu Es Roc.

    Ces carriers qui employaient une main d´oeuvre souvent familiale, des voisins de leur quartier, des marins à la Grande pêche (Terre-Neuve), pendant l´hiver, entre deux campagnes, faisaient de la petite extraction, non mécanisée.

    Le travail se pratiquait « à façon », à la demande des artisans maçons. Ils optimisaient la roche pour en faire une pierre à cheminée ou un poteau : connaissant le sens de la pierre, un linteau traité « à trans-couches ».

    Le grès est utilisé au-delà de sa zone de gisement, en entourage de baies, en chaîne d'angle, en rampant de pignon, à l'est de la baie de saint-Brieuc, en baie de la Fresnaye, où la pierre locale de schiste vert, est de qualité mécanique médiocre.

    Les artisans carriers taillaient des dalles pour les cours à cochons, les entrées de champ, des moellons et des pavés, mais ils pouvaient aussi exécuter des linteaux sculptés pour la construction locale et réaliser des meules pour les meuniers. La maison Gagey fut réalisée par la famille Gour. Lorsqu'il ventait fort, les carriers pouvaient s'abriter derrière un rudimentaire clayonnage de jonc, appelé "haîches". Ils travaillaient les pavés en position debout face à un baquet de sable. Le tailleur façonnait à la demande du 17 x 30, du 14 x 14 ou du 10 x 10, appelé "paquet de tabac".

    Les carrières de la Pouillouse utilisaient un concasseur (sans mâchoires) et une trémie pour dégrossir les déchets de carrières, qui allaient servir pour faire le macadam, la carrière Rault opéra de même.

    Cependant, après 1938, les congés payés et la période de la guerre, les carrières artisanales ont commencé à décliner. Selon un témoignage, "ils ont commencé à faire du cidre en barrique, vendu à la claie pour les ouvriers carriers".

    On appelait les habitants carriers de Tu Es Roc Les "sabots râpés". Les carriers soignaient leurs plaies avec de la poix. Il y avait du linge blanc toujours à bouillir... Les maladies professionnelles étaient la silicose à cause de la poussière et l'hypertension.

  • Témoignages : regards sur les carriers

    Pierre Tassel (décédé vers 1975) :

    Le travail des carriers représentait un culture partagée par la population de marins (au commerce ou à Terre-Neuve pendant la 1ère moitié du 20ème siècle), de petits paysans et d'ouvriers, qui composaient la majeure partie de la population locale dans 1ère moitié du 20ème siècle.

    Témoignages croisés : Il fallait d'abord "débourrer la mine" : trois ouvriers étaient nécessaires pour faire un trou de mine. Pierre Tassel taillait les grosses pierres que d'autres débitaient. Le coaltar servait à marquer les pavés pour les comptabiliser. Les carrières artisanales et familiales faisaient du moellon, des "paquets de tabac" de 15 x15 cm et des pavés plus petits pour les particuliers, pour daller une étable. Un bon ouvrier carrier faisait son mille de pavés dans le mois. En dehors du temps de travail pour leur employeur, les carriers faisaient des pavés en plus pour leur propre compte. Les carriers disposaient de "haîches", sorte de paravent en bois pour se protéger du vent, un baquet de sable pour travailler le bloc de grès. les Carrières de l'Ouest exploitait la carrière du Pendu, logeait une partie de leurs ouvriers (entre 80 et 100 personnes dont des ouvriers italiens en nombre), dans les bâtiments du port, au "village du port", où l'on trouvait une forge, plusieurs cafés, un dépôt de pain. Les carrières artisanales de Tu-Es-Roc au nombre de quatre, avaient l'habitude d'employer pendant les mois d'hiver de novembre à janvier, les marins qui faisaient Terre-Neuve le reste de l'année.

    Les carrières fonctionnaient à ciel ouvert. Les carriers ne travaillaient qu'à partir de 15 heures l'été, à cause du soleil qui tapait fort sur la pierre de grès. Les artisans allaient offrir leur marchandise aux particuliers, pour les encadrements des portes et des fenêtres, le dallage des . Les mains souvent coupées par le tranchant de la pierre ou les éclats, étaient soignées à la poix. Chaque famille avait sa "garenne", son jardin. Sept cafés et autant d'épiceries se trouvaient à Tu-Es-Roc.

  • Témoignage du carrier Augustin Rault

    L'extraction :

    Augustin Rault a commencé à travailler à l'age de 14 ans avec son père, en 1948 dans la carrière familiale, qui était louée à René de la Bourdonnaye du Noirmont propriétaire. Aujourd'hui y est édifiée une station d'épuration. Une autre carrière, propriété de Rault père, était utilisée et une troisième, celle du Sémaphore, vendue par les Domaines en 1960 et achetée par Augustin Rault père et exploitée ensuite. La carrière de la Bourdonnaye était pratiquement usée et contrairement au granit, aucune extraction n'est possible en profondeur. Augustin Rault fils a pratiqué ce métier pendant 23 ans et représente aujourd'hui la 4ème génération de carrier. La carrière Rault employa jusqu'à 13 ouvriers carriers, chacun avec sa spécialité, dont un ouvrier espagnol émigré et plusieurs ouvriers portugais.

    Le grès rose est une roche très dure mais facile à travailler car elle se présente par "couche", par "lit", en bancs, que l'on parvient à séparer. Certaines couches ne valent rien : ou bien le grès rouille et contient des "points jaunes" que seul l'oeil avisé du tailleur parvient à déceler, ou bien il se fend mal et ne fournit que du moellon.

    Après la phase d'extraction, les gros blocs étaient chavirés à la main, sans engin de levage. Elle s'effectuait plus ou moins difficilement vers 1955-1960. Le travail se faisait à la main à l'aide de barres d'épaisseurs différentes (jusqu'à 60 cm) et de longueurs variées (de 150 à 180 cm) . Les morceaux fondus comme des galettes, se prêtaient bien au dallage. La fente suivait le fil de la pierre (en travers des veines de façon perpendiculaire). Les pierres dites "rouillées" servaient pour les fondations. Pour extraire à certains endroits de la carrière (bancs de pierre très serrés et avec une épaisseur allant jusqu'à 1 mètre, il fallait trois ouvriers : l'un tenait la barre à mine, les deux autres frappaient à coup de masse. Pour percer un trou de 1 mètre de profondeur, il fallait deux heures. Un trou de mine de 4 cm de diamètre réalisé avec le burin à étoile nécessitait 3 hommes. L'habilité et la précision des gestes du tailleur expérimenté étaient étonnantes : ils alignaient le point à frapper avec l'ongle de leur pouce ou marquaient l'emplacement du trou à mine creusé à la houe par un simple écart de pied.

    Les trous pouvaient s'effectuer aussi avec des "chante-perce", nom donné à cet outil parce qu'il devait "chanter en tournant" ; l'acier résonnant de façon très variée provoquait un son musical. Quand la pierre était trop dure, il fallait la miner avec de grandes barres, appelées "burin étoilé", en acier, trempé par le forgeron Bertoni. Lorsque les mines ne s'imposaient pas, on procédait avec barre, levier et on portait des sabots de bois. Les outils étaient réalisés à la forge familiale. Souvent chaque ouvrier fabriquait lui même ses outils.

    Les "panards" servaient à fendre (dans le sens du fil) et à couper (en travers de la veine) la pierre en tapant sur le fil. L'outil était pointé à la forge. Il présentait des tailles variées. Si le fil de la pierre était trop ouvert, le bloc se fendait et on obtenait des morceaux moins grands. Lorsque le fil décollait et que la fente ne pouvait se prolonger, cela pouvait représenter une "glace", très lisse, où rien ne passait. Un linteau pouvait se casser si une glace se trouvait à l'intérieur en travers et éclater la roche. Parfois une pierre n'était constituée que de glace et de veines, à d'autres occasions, la pierre pouvait être extrêmement dense : c'était la plus belle à polir. On distinguait l'arête de la pierre sur l'angle des côtés et les ciselures.

    L'affûtage des outils se faisait à la meule ; le marquage de la pierre avec un morceau de bois rouge des îles. La trempe est un procédé thermique employé pour forger les outils. La qualité de l'acier était également importante. Parfois, l'acier se brisait contre la pierre qui restait intacte.

    Deux fois par semaine, une brouette pleine d'outils à reforger, arrivait : soit deux matinées de travail pour le forgeron. C'était un vieux tailleur de pierre qui forgeait dans l'entreprise Rault. L'acier était acheté par barres de 2/3 mètres et coupé avec une tranche, après avoir été chauffé.

    Le marquage du bloc à couper se faisait d'abord avec une règle et un bâton rouge ; puis on "notait" le bloc avec un traceur. Le pointage des trous se faisait avec un marteau à pointe : un trou tous les 20 cm et avec le chant de perce de 7 à 8 cm de fond. Si le trou de chant de perce n'était pas assez profond, il était possible que l'outil touche le fond, "talonne".

    Le marteau à pointe avait un double usage :

    extraction (traçage) et taille (pointillé à raplatir les bosses restantes). Aujourd'hui, cet outil est remplacé par la boucharde à dents plus ou moins grosses et nombreuses (interchangeables avec plaquettes mobiles).

    Les barres de crémone (fenêtre à fermetures anciennes) étaient récupérées auprès des menuisiers, par bouts de 20 à 50 cm. Elles étaient disposées de par et d'autre du clou (vieux poinçon), qui était enfoncé à coup de masse. Le clou n'était jamais trempé car il pouvait éclater à la figure du carrier. Dans des temps plus anciens, des barres de chêne étaient enfoncées dans les fentes de la pierre et arrosées continuellement, elles gonflaient par la suite et faisaient se soulever la pierre. Lorsque la pierre se fendait, on pouvait l'entendre et c'était un vrai plaisir.

    Quelques outils spécifiques du carrier :

    - Le têtu sert à débiter et à tailler la pierre. Avec les angles avant ou talons, on dégrossit la pierre. Pour exemple, on utilise une massette pour tailler un appui de fenêtre.

    - La masse sert en autre usage à enfoncer les clous dans les trous de pour les trous de mine.

    - Les martyrs servent à décoller les bandes de pierre, placés dans les fentes et calés avec des cales plates (utilisation des crémones), sur lequel on frappe.

    Le travail d'extraction s'effectuait toujours en escalier (en gradins) pour débiter en priorité le bloc supérieur afin d'obtenir une plus grande découverte des couches suivantes (sinon le poids supérieur empêchait tout travail par blocage). Il faut préciser qu'une pierre de grès pèse 2400 kg par m3. Le fort pendage des bancs de grès obligeait au dégagement d'importantes quantité de remblais. La carrière Rault a exploité derrière le sémaphore les remblais des anciennes Carrières de l'Ouest, qui servaient à faire du moellon pour la construction locale ou du gravier après avoir été concassés. Le gravier servait à faire du béton. Les murs de moellon étaient montés d'une façon particulière par les anciens : les pierres n'étaient pas alignées mais disposées dans tous les sens avec des petits cailloux pour les bloquer.

    En fonction de son utilisation, la pierre était triée et sélectionnée en évitant les filons de quartz (qui comblaient les anciennes zones de fracture mal soudées), qui pouvaient la rendre poreuse. On savait ce qui était nécessaire comme nature, qualité et quantité de grès pour telle commande : cheminées, dalles de sol, poteaux de hangar ou d'entrée de champ, linteaux, entourage des portes ou fenêtres, dalles funéraires, statuaire, pour satisfaire la demande.

    La manutention était considérable : il fallait soulever la roche avec des crics, puis la déplacer sur des rouleaux de bois. Mais souvent extraite en hauteur sur le front de taille, c'était parfois une journée de travail à trois ouvriers pour la descendre sur le plat (le carreau), où il était possible de la rouler. Ce travail devait coûter 5 doigts à Augustin Rault, heureusement récupérés, alors qu'il glaçait "à pierre fendre". Plus tard, on utilisa le cric, seul engin de force pour le levage.

    En 1957, l'entreprise familiale Rault investissait dans un compresseur pour faire marcher le perforateur pour les trous de mines. Leur premier concasseur fut acheté en 1935, mais il était moins performant que celui des années 1960 ; il fallait enlever les gravillons, au fur et à mesure de la production.

    Cependant, le manque de mécanisation (pelleteuse, chariot élévateur) et de renouvellement des techniques de traitement, l'épuisement des gisements, l'urbanisation à proximité des sites favorables à l'exploitation, ont eu raison de ces carrières familiales.

    Les conditions de travail :

    A l'époque il n'y avait pas de tenue spécifique, les carriers portaient généralement des vestes et des pantalons de couleur bleu, très solides, des sabots en bois, qui étaient une sécurité et qui servaient également dans une certaine position à caler les morceaux de pierre pour reprendre avec les barres. Par la suite, il portaient des souliers en cuir, appelés brodequins, plus confortables. Les sabots de bois déformaient les pieds et formaient des bosses sur le dessus du pied.

    Pour la rémunération, la majorité des compagnons touchaient un acompte à la quinzaine et la paye dans la 1ère semaine du mois. Les gars avaient leurs heures en mémoire. Les motifs d'absence n'étaient pas nombreux. Aucun des gars ne notait ce qu'il produisait sauf les tailleurs de pierre ; parfois il y avait des petits différents lorsqu'il y avait des rendements insuffisants.

    La commune ne percevait pas de taxe sur le volume de pierre extraite, hors la taxe professionnelle. L'entreprise familiale Rault traitait environ 900 à 1000 m3 de graviers par an.

    Témoignage transcrit d'après l'entretien de Morgane Lasjaunias, juin 1999 et complété par Guy Prigent et Noël Brouard en avril 2005.modification de la demande et la modernisation trop coûteuse.

  • Témoignage de Jean Bertoni, forgeron :

    Jean Bertoni fut le dernier forgeron des carrières familiales Rault d'Erquy.

    Jean Bertoni, avait 17 ans lorsqu'il apprit le métier de forgeron. Il avait reçu le 3ème prix de meilleur ouvrier de France.

    Fils d'un émigrés italiens, son père est arrivé en France en 1935, comme forgeron, avec un certificat d'étude, il a d'abord travaillé avec son père à la forge et obtenu un CAP.

    Le rôle du forgeron était indispensable pour la forge des outils : La confection, l'entretien, et donc la qualité des outils dépendaient de leur adresse. Les bons forgerons étaient sélectionnés à la trempe, apprise de père en fils, et dont le secret était jalousement gardé. Chaque forgeron disposait d'un atelier individuel pour ne pas divulguer "sa trempe". La forge était située à l'écart de la butte, alors que les tailleurs travaillaient au pied de la butte.

    Le forgeron était appelé le "taillandier" et recevait un traitement de faveur particulier, en comparaison des autres ouvriers de la carrière. Les belles maisons des corons étaient ainsi réservées aux forgerons et au contremaître.

    Les outils façonnés par le forgeron et leur utilisation

    - Une série de "burins étoile", de longueur variable 50 cm à 1 mètre ou davantage. Ils servaient à l'extraction, pour faire des "mines" ou détacher les gros blocs de la falaise. Les "mines" n'étaient tirées que le vendredi soir, dans les Carrières de l'Ouest à Fréhel, en fin de semaine pour éviter les passages. Dans les carrières artisanales, les mines étaient tirées à chaque fois que cela était nécessaire, du lundi au samedi, à une époque où on pouvait travailler 70 heures par semaine.

    Un ouvrier assis tenait le burin et le faisait tourner d'un quart de tour, pendant qu'un autre tapait dessus avec des coups de masse. Le travail nécessitait une parfaite synchronisation des mouvements. Un peu d'eau était versé régulièrement pour faire remonter la poussière.

    Quand le burin était assez enfoncé, on en prenait un plus long jusqu'à effectuer 25 à 30 trous sur une même ligne.

    - Une curette. Cet outil servait à nettoyer le trou de la poussière et de la boue avant de charger de poudre noire (explosif).

    - Un rayeur. Cet outil est utilisé pour entailler le grès de part et d'autre du trou.

    - Un cordon détonnant ("bizfort") . Ces cordons étaient préparés de longueurs différentes et reliaient chaque trou au détonateur. Le contremaître avait la responsabilité de compter chaque coup de mine, au fur et à mesure des explosions. Un ouvrier carrier Pivato a eu sa main arrachée vers 1935 en voulant "débourrer" la mine avec une tige en fer au lieu de prendre une barre en bois. Une étincelle a fait tout sauter ...

    Jean Bertoni raconte que de gros blocs se détachaient de la falaise jusqu'en bas, lors des explosions. Puis des trous de 15/20 cm étaient à nouveau effectués. Puis le rayeur marquait la roche. Des coins de carrier posés dans le sens du fil de la roche, étaient coincés par des cales en bois, serrés les uns contre les autres, et régulièrement arrosés. Le bois en se dilatant faisait fendre le bloc. Le procédé se répétait jusqu'à obtention des dimensions désirées (de plus en plus petites), pour les linteaux, les jambages ... Une grande précision était nécessaire pour percer les trous afin qu'ils soient d'équerre.

    - Un marteau de paveur. Les paveurs taillaient les blocs en pavés qui étaient envoyés dans le nord de la France et à Paris. Ils travaillaient à la tâche. Le forgeron recevait des barres d'acier longues de 5 mètres (acier fondu au carbone). Pour fabriquer les marteaux, il coupait à chaud, à blanc (la couleur jaune indiquait le degré de chaleur, de fusion) le bout de la barre, aidé par les frappeurs à la masse. Les trous étaient percés à chaud.

    - Le panard. Les gros blocs étaient débités en morceau par les fendeurs avec une masse de 7-8-10 kg, en deux séquences :

    - une premier coup le long du fil de la roche

    - Ils notaient ensuite (en traçant avec des marques alignées de couleur rouge)

    - deux grands coups de masse pour finir la coupe.

    La tranche du panard était trempée (en accent circonflexe pour les marteaux). C'est dans cette technique que les bons forgerons se distinguaient. La trempe est un traitement thermique qu'on fait subir aux aciers (de même le revenu, le recuit, la cimentation mécanique). L'acier est trempé dans le but de devenir résistant aux chocs ; sans cela il s'émousse.

    Il s'agissait de chauffer l'outil pour qu'il devienne de couleur rouge cerise. Pour exemple, sur une pointerolle (poinçon), on chauffait sur 1,5 cm puis on refroidissait sur 1 cm dans de l'eau froide, ensuite réchauffé (indice couleur jaune pigeon). Enfon on arrêtait le revenu pour le fixer dans l'eau par petites trempes. L'outil était alors placé dans un bain d'eau de 1 cm de profondeur pour refroidir complètement.

    Bertoni garantissait 11 outils sur 12 trempés, mais la durée de vie d'un outil dépendait aussi de la qualité de l'acier reçu. Il pouvait garantir tous les marteaux des maçons refilés à condition qu'ils soient toujours entretenus dans son atelier. Il pouvait leur redonner l'équerrage à plat à vue d'oeil sans brûler. Si le forgeron chauffait trop, il fallait procéder à plusieurs chauffes successives. Dans les entreprises, les ouvriers maçons arrivaient avec leurs outils personnels et les patrons payaient les "rafilures".

    Les coups de marteau devaient chanter sur l'enclume ; cela devait être agréable à l'oreille. L'enclume devait toujours être propre.

    Les noms usuels des outils des carriers d'Erquy

    - Burin : ciseau pour graver et effectuer les ciselures d'aplanirssage

    - Poinçon : pointerolle, pour dresser la face au poinçon

    - Marteau : têtu (re-fente des blocs pour les rétrécir : dégrossissage)

    - Marteau à pointe, taillé dans les têtus ou pic

    - Chasse ou chasse-Jorgé : pour chasser une arrête

    - Pitch (taille)

    - Panard : pour fendre la pierre

    Les traitements thermiques

    - La trempe

    - Le revenu

    - Le recuit

    - la cémentation.

    Jean Bertoni a réalisé la première drague à praire et coquille Saint-Jacques en 1962 et réparé régulièrement les dragues des marins pêcheurs d'Erquy.

    Transcription entretien réalisé par Morgane Lasjaunias (Syndicat des Caps) en juin 1999 et complété par Guy Prigent en mai 2005.

  • Témoignage de Jean Morel, forgeron d'Erquy

    En 1926, la forge Morel était déjà située au n° 41 rue Notre-Dame. Elle représente la plus vieille et la dernière forge traditionnelle de la région. Après la guerre 1939-1945, Jean Morel faisait avec son père les burins de l'entreprise Rault avant que celle-ci ne posséda sa propre forge. En une seule année, son père avait forgé 800 outils, poinçons, burins, coins. La question principale, c'était la trempe. Tous les artisans maçons venaient faire forger leurs outils de taille. Les carrières familiales avaient parfois leur propre forgeron : Poirier chez les Gour en 1950-1955. Le Père Morel ferrait aussi les chevaux des cultivateurs et les chevaux des carrières. C'était un monsieur Godard qui circulait avec son tombereau. Il y avait autrefois huit maréchaux ferrands, trois serruriers à Erquy. Le Père Morel ferrait 60 chevaux tous les trois mois ; mais c'était peu par rapport aux forgerons installés dans les terres. A la Couture, il desservait trois communes. L'héritage du savoir-faire de ces forgerons a été relayé aujourd'hui par deux forges marines Joseph Couleau, qui a repris le fond Bertoni et les fils Morel, ainsi qu'un serrurier.

    Ce ne fut qu'à partir des années 1970 que le tungstène a remplacé le fer forgé ou trempé. Puis chaque carrière a entrepris d'avoir son forgeron. Charles Garoche, qui a appris le métier chez Pierre Morel est parti ensuite travailler comme forgeron aux Carrières de l'Ouest de Fréhel.

    Le travail du forgeron s'est plus tard diversifié : ils se sont mis à travailler pour les marins pêcheurs, à la réalisation et à l'entretien des apparaux de pêche et sur les machines agricoles. Cependant, aujourd'hui, ce n'est plus très rentable.

  • 20042207974NUCB : Mairie d'Erquy

    20042208235NUCB : Mairie d'Erquy

    20042207975NUCB : Mairie d'Erquy

    20042207942NUCB : Collection particulière

    20042207941NUCB : Collection particulière

    20042207939NUCB : Collection particulière

    20042208483NUCB : Collection particulière

    20042207944NUCB : Collection particulière

    20042207940NUCB : Collection particulière

    20042207955NUCB : Collection particulière

    20042208644NUCB : Collection particulière

    20042207964NUCB : Collection particulière

    20042207924NUCB : Collection particulière

    20042207949NUCB : Collection particulière

    20042207946NUCB : Collection particulière

    20042207948NUCB : Collection particulière

    20042207956NUCB : Musée Mathrin Méheut de Lamballe

    20042208646NUCB : Musée de Saint-Brieuc

    20042208645NUCB : Musée de Saint-Brieuc

    20042207943NUCB : Collection particulière

    20042207938NUCB : Archives départementales des Côtes-d'Armor, 5 Bi 834.

    20042208429NUCB : Collection particulière

    20042207945NUCB : Collection particulière

    20042207953NUCB : Collection particulière

    20042207954NUCB : Collection particulière

Références documentaires

Documents d'archives
  • AD Côtes-d'Armor : Plan terrier du Penthièvre, 1785, 1 E 494.

  • Mairie d'Erquy. Cadastre 1846.

Documents figurés
  • LE ROY, Florian. Vieux métiers bretons. Spézet : Coop Breizh, 1992.

    p.218-219
Bibliographie
  • LE GAL LA SALLE, Jean-Pierre. Histoire d'Erquy. Erquy sous l'Ancien Régime. Bannalec : Imprimerie Régionale, 1991, 1.

    p. 516
  • LASJAUNIAS, Morgane. La commune d'Erquy, le grès rose : plan d'interprétation. Erquy : Syndicat des caps, 2000.

Documents audio
  • PRIGENT, Guy. Témoignage sonore enregistré de Augustin Rault. Erquy : 2004.

    Témoignage oral de Augustin Rault, ancien artisan carrier d'Erquy