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La diffusion du style des Ingénieurs du Roi (Projet de Parc naturel régional Rance-Côte d'Emeraude)

Dossier IA22132266 réalisé en 2014

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- L'apparition d'un nouveau style

Le terme de "Malouinière" utilisé à la fin du 16e siècle désigne une petite maison suburbaine construite dans la région de Saint-Malo, le plus souvent occupée par un bourgeois malouin. Dans la première moitié du 17e siècle, l’architecture de ces maisons se démarque très peu des manoirs bâtis durant la même période. A partir des années 1660, la hausse des activités marchandes, associée au développement des échanges commerciaux avec l’Espagne, entraîne une augmentation importante du numéraire pour les capitaines et négociants de la région de Saint-Malo. Ceux-ci cherchent alors à affirmer leur réussite commerciale en investissant leurs fortunes dans des nouvelles demeures de plaisance.

Ainsi apparaît au 18e siècle une nouvelle architecture, fortement influencée par le style national des Ingénieurs du Roi, qui à cette époque travaillent sur les fortifications de Saint-Malo et l’accroissement de la ville intra-muros.

Cette architecture nouvelle s'exprime par des façades enduites d'une austère élégance, des hautes toitures souvent à croupe, des souches de cheminées à épaulement, et des lucarnes dites "en chapeau de gendarme". Elle se diffuse progressivement à la campagne pendant le 18e siècle, mais aussi au 19e siècle, et inspire les premières villégiatures balnéaires de la côte d’Émeraude.

- Le modèle de la "Malouinière"

Sous Louis XIV, la ville de Saint-Malo, composée en majorité d'édifices en bois, s'enrichit de constructions urbaines importantes, et se métamorphose en une cité "classique", alignant derrière ses remparts les grandes façades de pierre des nouveaux "hôtels de négociants".

Cependant, si les armateurs malouins sont les premiers moteurs de la transformation urbaine de la ville, c'est l'entrée en scène, à partir de 1690, des Ingénieurs du Roi, tel que Siméon de Garangeau et d'autres élèves de Vauban, qui permet de mieux coordonner cette transformation, et de mettre sur pied les véritables projets d'agrandissement urbain.

La transformation architecturale progressive de la ville engendre l'apparition d'un style nouveau, qualifié de "Style des Ingénieurs du Roi", qui se caractérise à la fois par une majesté classique et une uniformité austère. Ce style se développe surtout dans la première moitié du 18e siècle, dans la ville de Saint-Malo, mais aussi dans la campagne environnante du "Clos-Poulet". Un territoire éloigné de la cohue et du bruit de la ville , mais en même temps assez proche pour que les propriétaires marchands puissent y retourner rapidement si nécessaire.

En effet, l'augmentation des constructions urbaines intra-muros implique une plus grande densité de la population dans la ville : les records sont atteints dans les années 1700. Cette augmentation démographique, en plus de l'absence quasi-totale d'espaces verts à l'intérieur des remparts, pousse de nombreux bourgeois négociants à redéployer leurs capitaux dans la campagne, et dans la construction d'édifices nouveaux.

- L'esprit de l'architecture des ingénieurs

Apparaît alors au 18e siècle un nouveau modèle de "maison des champs" correspondant aux "Malouinières" telles qu’elles se définissent aujourd’hui : une "belle maison de plaisance", se distinguant de l'architecture des anciens manoirs par sa nouveauté architecturale, ses éléments de confort et ses jardins d'agrément.

Le plan le plus souvent adopté est rectangulaire avec parfois deux légers avant-corps, une élévation sur trois niveaux, à trois, cinq, ou sept travées. Les façades austères présentent une maçonnerie de moellons qui est cachée par un enduit de chaux, sauf pour les chaînages des angles, les encadrements d’ouverture et les bandeaux continus séparant les étages qui sont en pierre de taille de granite. Quelques bandeaux en fausse pierre sont à signaler sur quelques "Malouinières". L’organisation symétrique des façades et le dépouillement des élévations rappellent l'architecture militaire. Les travées sont ponctuées par des lucarnes en pierre qui éclairent l'étage du comble. Les lucarnes présentent une similitude de forme, une ouverture en arc segmentaire coiffée par une moulure incurvée "dite en chapeau de gendarme".

Quelques oculi éclairent l'escalier ou des petites pièces et animent sobrement ces façades rectilignes dépourvues de sculpture et de ferronnerie savante. Des détails soignés sont aussi reconnaissables, comme la protection des auvents de bois, dont les eaux sont rejetées par un larmier au dessus de la baie.

La haute toiture à croupes, garnie d'épis de faîtage, participe fortement à l'élégance de ces constructions. De même les hautes souches de cheminées "à épaulement" traduisent le style particulier de ces belles demeures du pays de Saint-Malo.

- La diffusion du modèle à travers le bâti rural

Le développement important des "Malouinières" dans le territoire du Clos-Poulet a permis la diffusion du style des Ingénieurs du Roi hors de la ville de Saint-Malo. Ces premières villégiatures vont servir de modèle à une élite rurale, désireuse d'affirmer elle aussi son enrichissement et son poids social. C'est par cette élite que va se faire la diffusion du style, à la fois vers l'est, de Paramé jusqu'à la baie de Cancale, et vers le sud, tout le long des berges de la Rance maritime.

Ainsi dans les campagnes se diffusent progressivement le style des ingénieurs, tout d'abord par une élite rurale puis à l’ensemble de la maîtrise d’ouvrage. On adapte le modèle de la "Malouinière", trop luxueux par ses hautes toitures, pour des volumes simples. Ils peuvent être recouverts d'une toiture à deux pans avec pignons découverts, mais le nouvel ordonnancement de la façade avec une unique entrée est souvent respecté. Les travées sont désormais symétriques et ponctuées par des lucarnes plus petites mais similaires, reconnaissables à leur moulure incurvée.

Le décor de la façade des maisons rurales disparaît petit à petit et se réduit progressivement à de la mouluration : bandeaux horizontaux de séparation des niveaux, mise en valeur des pierres d’angle et des alentours de fenêtres. Si l'influence des modèles urbains tend à se diffuser sur l'ensemble des maisons rurales bretonnes on peut toutefois identifier la marque du style des ingénieurs qui reconstruisent Saint-Malo par l'absence de fantaisie architecturale, ferronnerie et autres décors sculptés et le maintien de la lucarne à moulure incurvée jusqu'au début du 20e siècle.

- Châteaux de bord de mer

A partir du milieu du 19e siècle, l'intérêt grandissant de la bourgeoise et de la "gentry" anglophone pour les bains de mer entraîne un développement de la villégiature. La villa Coppinger à Dinard est l'une des premières à affirmer le désir de se fondre à la tradition architecturale locale. Du nom de son riche propriétaire anglo-américain, James Erhart Coppinger , elle présente en 1858 toutes les caractéristiques des "Malouinières" : prestige du volume, regroupement des travées, enduit blanc à la chaux sur lesquels se détachent les encadrements des baies en pierre de taille de granite.

Le modèle de la "Malouinière" s'affiche pendant toute la seconde moitié du 19 siècle comme une source de référence sure pour de nombreux architectes qui proposent à leur riche clientèle une grande demeure confortable, digne de celle d'un armateur de l'époque de Louis XIV.

Aires d'études Projet de Parc naturel régional Rance-Côte d'Emeraude
Période(s) Principale : Temps modernes, 17e siècle, 18e siècle, Epoque contemporaine, 19e siècle

Références documentaires

Bibliographie
  • INVENTAIRE GÉNÉRAL DES MONUMENTS ET DES RICHESSES ARTISTIQUES DE LA France, BARRIE, Roger, RIOULT, Jean-Jacques. Région Bretagne. Les malouinières - Ille-et-Vilaine. Rennes : Association pour l'Inventaire Bretagne, 1997, (Images du patrimoine, n°8).

  • LESPAGNOL André, Messieurs de Saint-Malo. Éditions l'Ancre de Marine. SAINT-MALO, 1990.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel) : 35 ST MAL
  • PETOUT Philippe, Hôtels et maisons de Saint-Malo XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles. Éditions Picard. CONDE-SUR-NOIREAU, Septembre 1985.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel) : 35 ST MAL
  • La Côte d´Emeraude, La villégiature balnéaire autour de Dinard et Saint-Malo . Inventaire général des Monuments et des Richesses Artistiques de la France. Région Bretagne ; par Isabelle BARBEDOR, Gaëlle DELIGNON, Véronique ORAIN, Jean-Jacques RIOULT, sous la direction de Bernard Toulier et Francis Muel. Paris : Imprimerie Nationale, Monum, éditions du patrimoine, 2001 (Cahiers de l'Inventaire n° 60), p.30.

  • BAILHACHE Alain, FOUCQUERON Gilles, Au Pays de Saint-Malo, L'épopée des Malouinières. Éditions Cristel. SAINT-MALO, 2007.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel)
  • YVON Pierre-Jean, Malouinières, Manoirs et demeures du Clos-Poulet. Éditions Le Télégramme. BREST, 2005.

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