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L'architecture domestique : les maisons et les fermes de l'ancienne communauté de communes du Pays d’Évran

Dossier IA22017210 réalisé en 2010

Fiche

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Villages de laboureurs, tisserands et marchands

La culture, la transformation et le commerce des fibres végétales sous l´Ancien Régime a marqué durablement le paysage et le patrimoine de ce territoire. Pour extraire les fibres destinées à faire du fil, il fallait mettre les bottes de lin à tremper quelques jours dans une rivière, une mare ou un grand bassin aménagé appelé routoir. Ces bassins qui pour la plupart ont disparu se retrouvent à foison à partir de l´étude du cadastre ancien et des toponymes. Ces routoirs étaient le plus souvent situés légèrement à l´écart des villages en raison des mauvaises odeurs liées à la décantation. Les eaux prenaient une couleur brune ou rousse à l´origine du nom de quelques lieux-dits tels la Hautière Rousse à Saint-Juvat ou la Roussais à Calorguen. Hormis quelques situations marginales d´autarcie, la division des tâches était généralement la règle. Ce travail collectif a défini un type d´organisation de l´habitat que l´on retrouve à maintes reprises, à savoir un logis principal (celui du maître des lieux, marchant ou négociant) puis un ou plusieurs logis secondaires (réservés aux personnes employées). Ces derniers peuvent être dans l´alignement du logis principal (la Fauvelais à Guitté) ou à proximité formant parfois deux cours (Saint-Maden : la Motte, Saint-Juvat : l´Epine, Saint-Juvat : la Hautière Rousse).

La prospérité apportée par la culture, le tissage et le négoce du lin et du chanvre a permis l´émergence d´une classe rurale aisée qui affiche sur ses maisons la fierté de sa réussite. L´existence du gisement géologique des faluns a pour beaucoup facilité la mise en oeuvre de décors raffinés imités de l´architecture noble de la Renaissance appliqués aux corniches, lucarnes et souches de cheminées. Ces éléments deviennent au cours du 17e siècle les symboles d´une nouvelle élite rurale qui affiche volontiers à travers les multiples inscriptions conservées son nom associé à celui d´une terre, reprenant en cela un usage jusqu´alors réservé à la noblesse. Il en est de même des multiples écus cernés de palmes et gravés d´« armoiries de fantaisie » qui ornent les lucarnes de ces maisons.

Evolution de l´aspect des façades anciennes

Les premières maisons (fin 16e siècle et première moitié du 17e siècle)

Plouasne, Carros, vers 1600

Cette ferme du début du 17e siècle qui a conservé sa façade d´origine est représentative des plus anciennes maisons rurales du pays. Les ouvertures de proportions variées sont réparties sans souci d´ordonnance ni de symétrie en fonction des besoins. Le rez-de-chaussée est composé de deux pièces, accessible chacune de l´extérieur par une porte en plein cintre, dont les montants en pierre de taille de granite, sont assemblés pour former un unique pilier central. La salle se signale toujours à cette époque par une porte plus haute et plus large, ainsi qu´une fenêtre à l´encadrement mouluré défendue par des grilles en fer forgé plat et large. Cette salle chauffée communique avec une pièce sans feu dont l´usage parfois multiple a aussi souvent varié dans le temps, cellier, étable, resserre, atelier. La porte haute appelée gerbière servait à engranger directement foin et grain dans les greniers. La façade de cette maison de Plouasne, entièrement bâtie en calcaire des faluns se termine par une corniche à profil en quart de rond.

Saint-Maden, la Frulais, 1647, 1669, autre exemple logis à deux pièces au sol, avec chambre haute

Cette maison rurale se démarque de la précédente par son décor sculpté et la présence d´une chambre à l´étage dont le linteau de fenêtre porte l´inscription : 1669 F (AIT) F (AI) RE P (AR) M (A) I (TRE) Y (VES) NOGUES. L´importante corniche à bandeaux moulurés est ponctuée de modillons carrés sculptés. Les souches de cheminées sommées d´une couronne en dents de scie sont ornées d´un décor à base de points piquetés et de traits gravés, adapté au matériau et destiné à être vu de loin.

La seconde moitié du 17e siècle et les premières décennies du 18e siècle

Tréfumel, le Marais, 1668

La date de 1668 portée sur une des lucarnes de cette belle maison correspond à un embellissement révélateur du nouveau modèle qui s´impose au cours de la seconde moitié du 17e siècle : réorganisation des baies en travées plus ou moins alignées, recherche de symétrie, remplacement des anciennes portes en plein cintre par de nouvelles à linteau droit et ajout de lucarnes et de souches de cheminées sculptées. La corniche à modillons sculptés devient un élément de décor important de ces maisons pendant toute la seconde moitié du 17e siècle.

Ce modèle de lucarnes à fronton plein cintre ou triangulaire apparu sur les manoirs locaux au 16e siècle comporte presque toujours des colonnettes latérales supportées par de petites consoles, inspirées des cariatides de l´architecture savante de la Renaissance. Les écus de fantaisie abondamment répandus sur ces lucarnes et souvent représentés accosté de palmes, imitant les armoiries à l´aide desquelles la noblesse marquait ses demeures et ses droits illustrent la fierté et

L´émancipation d´une classe rurale qui accède à l´aisance et à la propriété.

Le 18e siècle

Saint-Juvat, la Ville, 1799

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Cette maison édifiée en 1799 pour Guillaume Sevestre, originaire de la Hautière, avocat à Dinan, premier maire de Saint-Juvat sous la Révolution, illustre la pénétration parmi les élites rurales à la fin du 18e siècle d´une forme architecturale nouvelle. Ce style dépouillé, dépourvu de tout ornement est imprégné de l´architecture austère des ingénieurs du roi qui reconstruisent au cours du 18e siècle les villes de Dinan et Saint-Malo. Ces nouvelles demeures se caractérisent par des élévations symétriques à trois ou cinq travées de fenêtres réparties de part et d´autre de la porte d´accès. Les fenêtres beaucoup plus grandes qu´aux époques antérieures du fait du coût moins élevé du verre à vitres sont couvertes de linteaux en arc segmentaires. Elles ne sont plus défendues par des grilles mais des contrevents de bois. Les lucarnes parfois coiffées d´un petit toit en croupe sont plus petites et la corniche à modillons est remplacée par une corniche moulurée. Les souches de cheminées a épaulement sont également caractéristiques de cette période. Dans le pays des faluns on note une persistance très tardive du toit à deux pans sans croupe et du pignon découvert parfois jusqu´au milieu du 19e siècle.

L´espace intérieur et les éléments de confort

La maison rurale à deux pièces au sol

La maison rurale à deux pièces au sol constitue un modèle type adopté de façon massive entre le 16e siècle et le début du 19e siècle. La salle d´une superficie de 35 à 50 m2 est chauffée par une grande cheminée sur le mur de refend presque toujours taillée dans du granite, hormis la hotte et la corniche réalisées en calcaire des faluns.

Dans le mur de refend qui fait face à la cheminée, la porte de communication intérieure est presque toujours associée à un grand vaisselier mural appelé localement « la dalle ». Ce terme désignant une large dalle de pierre posée au sol devant d´une niche ébrasée avec écoulement d´eau. Au-dessus, la pierre d´évier moulurée et légèrement creusée est surmontée d´un arc plein cintre pour les périodes les plus anciennes, puis d´un linteau de bois, en arc segmentaire, à partir de la seconde moitié du 18e siècle. Deux formes de vaisseliers ont été observées : un montage droit, le plus fréquent et un montage à ressauts rétréci en largeur par le bas. Cette variante est souvent adaptée à la montée de l´escalier tout proche dans l´angle de la salle.

Le sol en terre battue est parfois légèrement incliné vers le sud afin d´en faciliter le nettoyage.

Les murs toujours enduits de terre et chaulés de blanc peuvent comporter un soubassement peint à l´ocre rouge. De multiples niches destinées à plusieurs usages sont incluses dans les murs de la salle, dans l´âtre pour la cendre et le sel, autour de la pièce et souvent de part et d´autre de la cheminée pour les lampes à huile et les chandelles de suif.

La maison rurale à trois pièces au sol, avec chambre à l´étage

La maison à trois pièces au sol est particulièrement bien représentée dans le Pays des Faluns. Elle est composée soit d´une salle encadrée de deux pièces sans feu, soit de deux pièces à feu encadrant une pièce utilitaire. Dans ce dernier cas l´une des deux pièces avec cheminée a pu servir de chambre basse. Généralement plus riches que ceux à deux pièces, ces logis comprennent toujours au moins une chambre haute chauffée et disposée en décalage par rapport à la salle qui est surmontée d´un vaste grenier.

Des armoires murales fermant par des vantaux, des larges trous de boulins abritant peut-être des oiseaux à l´intérieur des salles près de la porte d´entrée complètent les aménagements intérieurs de ces plus belles maisons anciennes. L´escalier toujours en bois, le plus souvent situé dans l´angle de la salle, face à la porte d´entrée est parfois rejeté à l´opposé du côté de la cheminée lorsqu´il dessert une chambre haute.

La maison rurale de plan ternaire

Le logis de plan ternaire correspond à une nouvelle forme apparue au 18e siècle dans lequel deux pièces ou deux séries de pièces sont séparées par un vestibule central qui contient l´escalier. Ce dernier à vide central, toujours en bois, comporte une rampe à balustres de plan carré et un départ en volute ornée, reprenant des formes urbaines abondamment représentée à Dinan et Saint-Malo. Vers la fin du 18e siècle et le début du 19e siècle, ce modèle se schématise à l´extrême pour se réduire à une simple silhouette découpée dans une planche. Les cheminées prennent une forme différente en fonction de l´affectation des pièces : haute et monumentale, selon le modèle traditionnel pour la salle commune, elles adoptent des proportions réduites pour le salon ou la chambre basse reprenant le modèle à la mode dans les demeures nobles et les immeubles urbains. De même certaines pièces peuvent être habillées de lambris d´appui ou de hauteur, pourvues de volets intérieurs, et de portes de communication à deux battants.

Les marques et inscriptions

Plus de 20% des maisons rurales anciennes du pays des Faluns portent des dates associées à des inscriptions qui indiquent soit l´origine de la construction, soit une reconstruction. Ces dates sont très souvent accompagnées de patronymes qui conservent la trace de l´implantation ancienne de certaines familles, parfois d´insignes religieux en guise de protection, mais aussi de marques de métiers ou d´emblèmes exprimant le statut du commanditaire.

Les familles et leur cheminement social

Parmi les plus anciens noms rencontrés plusieurs sont précédés de l´abréviation Mr ou Me signifiant maître, appellation indiquant un rang honorable dans la société rurale voire une réelle notabilité. A partir du 17esiècle, certains de ces « Maîtres » se qualifient de sieur d´une terre qui correspond généralement à leur lieu d´origine ou de naissance. Cette pratique situait l´extraction du commanditaire de la maison et son rang dans la société rurale. Issus du milieu des tisserands aisés propriétaires de leurs terres, leurs descendants, par l´exercice de charges liées à la paroisse, à la fiscalité ou à la justice constituent une classe de notables composée de notaires, procureurs de seigneuries, avocats, greffiers... Ainsi Jean Caharel sieur de la Chesnaye, trésorier de la fabrique qui construit en 1670 le logis de l´Epine à Saint-Juvat, voit sa descendance reconnue au début du 18e siècle parmi les nobles de la paroisse. Il en de même des Burel, sieur du Bois en Saint-Juvat puis des Nogues dont certains membres à la fin du 18e siècle sont dotés des qualificatifs de sieur et de demoiselle qui les assimile à la noblesse.

Les marques de métiers

Plusieurs marques spécifiques antérieures au 18e siècle : fleur de lin, navette de tisserand, ciseaux ou broyeur à couper le lin, peigne à carder, quenouilles témoignent de la culture et du tissage du lin et du chanvre.

A Plouasne au village de Callouet, les forces ou ciseaux de tisserand, la navette et le cœur de fidélité, disposés dans un écu stylisé à la manière d´un blason, ornent le trumeau de séparation de deux anciennes portes d´une maison. Cette disposition particulière des attributs qui se rapproche du blason de corporation se retrouve sur une autre maison du même village : Au linteau d´une fenêtre en accolade sont dressés des forces dans un écu présenté par un personnage dont on ne distingue que la tête.

Les marques des maisons de la Fauvelais à Guitté et de la Roussais à Calorguen reflètent quant à elles de façon significative la pluralité des métiers : marchand tisserand tailleur de pierre. A la Fauvelais parmi les ornements sculptés de la façade associés à des inscriptions, on relève sur le piédroit d´une porte, un petit écu renversé, dans lequel se reconnaît la figuration d´une navette et un pic de tailleur de pierre. A Calorguen, le monogramme du Christ aux lettres entrelacées à la manière d´un canevas» est accompagné à gauche : d´une broche de rouet, allusion au filage et au tissage, et à l´extérieur de l´accolade : de deux pics de tailleur de pierre. Dans ces deux lieux le propriétaire s´est représenté, à la Fauvelais, sur une pierre extérieure, en pied de façon naïve, dans un écu renversé et pour la maison de la Roussais à Calorguen sur le linteau de la cheminée de la salle, en buste, vu de profil et coiffé d´une toque plate.

La fierté du maçon tailleur de pierre est aussi visible sur un écu sculpté sur une ancienne maison au village de la Vilaise à Plouasne, dans lequel le pic et l´équerre disposés de manière héraldique encadrent l´autoportrait du sculpteur.

D´autres symboles sculptés font également figure d´enseigne de métier, comme les ciseaux d´un tailleur sur une dépendance de la ferme de la Hamelinais à Saint-André-des-Eaux, ou sur la même commune, le pichet et le verre brandis de part et d´autre d´une porte en plein-cintre, témoignage vivant de la présence d´une ancienne taverne, du 16e siècle, au village de Penhouet.

Les prêtres

Plusieurs belles maisons rurales de ce secteur, reconnaissables à leur linteau sculpté d´un calice parfois accompagné d´une patène et d´une hostie, parfois d´une croix d´autel, d´un livre de messe et de burettes, témoignent de l´omniprésence du clergé et de la dispersion de leurs habitations à travers la campagne pour les périodes antérieures au 18e siècle. Même si elles comportent toutes à l´étage un chambre chauffée, à la différence d´autres contrées de Bretagne, ces maisons ne se distinguent guère des autres belles maisons rurales et adoptent comme elles le principe du logis mixte associant sous le même toit des pièces d´habitation et des pièces à usage agricole.

Au village de Carbel en Saint-Juvat, Le calice et la patène identifient la maison d´un prêtre dont le nom est porté sur le linteau de la fenêtre de la salle : FAICT PAR M (ESS) I (RE) CHARLES LE CORVAISIER LE 2ME MAY 1663 ; le titre de Messire, réservé sous l´Ancien Régime aux seigneurs de haut rang et aux ecclésiastiques indique suffisamment le prestige dont jouissait la détention de la prêtrise dans le monde rural ancien.

la Maladrie en Saint-Juvat

Le toponyme « la Maladrie » en Saint-Juvat rappelle l´existence, en ce lieu au Moyen Age, d´un ancien hôpital de lépreux. Le réemploi dans différentes maisons de l´écart de plusieurs pierres sculptées d´un calice et datables du 16e au début du 18e siècle, s´explique par la présence de prêtres qui auraient pratiqué dans leurs demeures une hospitalisation privée. Le nom de Messire Olivier Juhel, prêtre, figure sur une pierre sculptée d´un calice, d´une croix d´autel et d´un missel avec la date de 1714, pierre provenant de la démolition d´un ancien bâtiment de la propriété. (10 22 03194 NUCA)

Sous l´Ancien Régime, l´architecture des presbytères tend à se rapprocher des maisons nobles par leur organisation à cour fermée. A Plouasne, dans la deuxième moitié du 17e siècle, la corniche continue, l´absence de lucarnes de pierres sculptées et le refus d´ostentation sont peut-être liés à une recherche de sobriété en adéquation avec la fonction de logis presbytéral. Les inscriptions gravées donnent le nom du commanditaire, le prieur curé, du Guermeur de Coroar issu de la noblesse de Cornouaille et très probablement celui du trésorier de la fabrique : Jean le Marchand Casset issu de la bourgeoisie rurale, qui selon une pratique qui se répand alors associe a son nom celui de son lieu d´origine ou de résidence, en l´occurrence le lieu-dit du Casset en Plouasne.

Véronique Orain, Jean-Jacques Rioult

REGION BRETAGNE, service de l´Inventaire du patrimoine culturel.

Aires d'étudesProjet de Parc naturel régional Rance-Côte d'Emeraude
Dénominationsmaison, ferme
Période(s)Principale : Moyen Age
Principale : Temps modernes
Principale : Epoque contemporaine
Décompte des œuvres repérées 1699
étudiées 49

Annexes

  • La culture du lin et du chanvre.

    - 1700

    Extrait de 15 promenades autour de Dinan.

    " Aux environs de 1700 la marquise de la Marzelière qui possédait la baronnie et les dîmes du Vau-Ruffier en Plouasne, du fait de son mariage avec Louis Hercule de Coëtquen, comte de Combourg, soutenait qu'il se trouvait alors sur le territoire de Plouasne plus de 500 journaux de terre ensemencés en lin et en chanvre sur les 7000 journaux de terre environ que contient cette localité et elle obtint le 28 septembre 1701 un arrêt du Parlement de Bretagne obligeant les Plouasnais à lui payer la dîme sur cet article".

  • Généalogie de la famille Burel, par Dominique Lelièvre, 14 novembre 2008. (Voir lien URL).